Il faisait beau ce matin-là. Au loin un petit bateau de pêche rentrait doucement au port d’Atlantis avec ses cales pleines de poissons. Un nuage de goélands criant à tue tête traînait derrière lui, espérant sans doute profiter de sa cargaison. Une légère brise marine soulevait les odeurs d’embrun de la nuit passée, au cours de laquelle, avait éclaté au grand large un orage. Les vagues avaient déposé sur le sable quelques algues arrachées et leur écume venaient maintenant lécher les pieds de Tungstene, qui se promenait sur la plage.
Tungstene était architecte, de taille moyenne, les cheveux bruns légèrement ondulés et les yeux charmeurs.
Pour Tungstene aussi, la nuit avait été agitée. L’orage qui s’était déroulé dans sa tête avait commencé dès la veille au matin, et n’était absolument pas lié aux conditions météorologiques. Tout avait débuté au détour d’une rue lorsqu’il avait revu son amie d’enfance : Hallucinogene. Ils s’étaient connus à la maternelle et étaient vite devenus les meilleurs amis du monde. Mais la vie, les études, puis leur travail, les avaient éloignés l’un de l’autre.
Et là ! Quelle ne fut pas sa surprise lorsque par hasard il était tombé nez à nez avec elle ! Tungstene sortait juste d’un rendez-vous important avec l’administrateur des immeubles publics d’Atlantis, lorsque ne regardant pas devant lui, absorbé par ses pensées il avait failli la percuter de plein fouet. Hallucinogene était devenue sage. C’est comme cela qu’à cette époque (en — 6080 avant Jésus-Christ) sur Atlantis l’on nommait les scientifiques médecins.
Atlantis était une petite île dont la ville principale portait le même nom. Elle était juste à côté de l’Atlantide ce formidable continent où se côtoyaient anachroniquement les plus vieilles et les plus récentes techniques. En effet, dans ce monde, il n’était pas rare de croiser des hommes habillés en toge romaine, un téléphone portable à l’oreille. Même si Atlantide, la capitale, restait le centre politico-culturel dont dépendaient toutes les îles alentours, Atlantis n’en gardait pas moins une certaine autonomie et il y faisait bon vivre.
Hallucinogene venait de s’y installer à nouveau c’était sa ville natale. Ses parents ayant déménagé, ils lui avaient donné la maison de famille où elle avait vécu petite.
Tungstene et elle avaient passé toute la journée ensemble, à essayer de rattraper le temps perdu, à se raconter leur parcours, leurs aventures amoureuses. Ils s’étaient baladés dans la petite ville, et sans s’en rendre compte, ils avaient fini par arriver sur le port. Ils s’étaient arrêtés pour manger ensemble au restaurant, et jusqu’au crépuscule les histoires et anecdotes fusaient de tous côtés. Tantôt comiques Hallucinogene racontant comment elle avait si bien su se tirer des pattes d’un professeur un peu collant en le poussant dans les bras de sa directrice, ou Tungstene énumérant ses tâtonnements architecturaux et ses innovations peu appréciées de son école, tantôt plus tristes en évoquant le souvenir d’expériences sentimentales douloureuses ou de la perte d’un ami. Leur amitié et leur complicité étaient intactes. Pourtant quelque chose avait changé, elle avait changé ! Hallucinogene était devenue… belle, même une très belle jeune femme. Tungstene la contemplait bouche bée, illuminée par les rayons rougeoyants du soleil couchant. Ses longs cheveux châtains, ses jolis yeux marrons si envoûtants et ses lèvres aux traits bien dessinés, ni trop charnues ni trop fines, juste comme il fallait, avec une symétrie si parfaite qu’on les aurait crues tracées par un grand peintre de la renaissance italienne. Ils étaient restés ensemble à discuter une bonne partie de la soirée, n’arrivant pas à se quitter. Puis il avait bien fallu s’y résoudre.
Ah !!! Hallucinogene…Toute la nuit Tungstene avait revécu cette merveilleuse journée passée avec elle. Mais les bonds que faisait désormais son estomac à chaque fois qu’il y pensait le forçaient à reconnaître qu’il ne voyait plus en elle, que la petite sœur avec qui il aimait tant jouer.
C’est pourquoi il était là, à se promener sur les plages désertes.
- Un peu d’air frais me fera le plus grand bien, avait - il pensé en se levant.
Et en effet, le petit air marin apaisait ses craintes. Son estomac cessait de jouer au yoyo et il supposait qu’il pouvait très bien être ami avec Gennie (son diminutif), comme auparavant, même si elle était devenue une femme si charmante.
Il marchait donc tranquillement comme cela, son pantalon en jean retroussé jusqu’aux genoux, ses chaussures dans la poche de son habituelle veste trois quarts rouge bordeaux, tantôt dans l’eau salée des vagues, tantôt sur le sable humide, il regardait avec amusement deux mouettes piaillaient, se disputant ce qui semblait être un vulgaire morceau de caoutchouc noir rejeté par la mer, jusqu’au moment où ses pieds heurtèrent quelque chose.
- Aïe ! Une douleur piquante le fit revenir à la réalité. Il se baissa pour voir ce que c’était. Tout d’abord il crut à une vive, ces petits poissons qui se cachent sous le sable et qui dardent leur épine dorsale lorsqu’on leur marche dessus. Mais non ! Alors qu’il retirait vivement son pied, apparut sous la fine couche d’eau salée, un énorme coquillage jaune orangé à moitié ensablé. Il oublia vite sa petite blessure qui le faisait encore un peu souffrir. La curiosité le piqua plus fort que son pied. Il se pencha et ramassa l’étrange objet.
- Oh ! Il est chouette ce coquillage s’exclama t-il, je n’en avais jamais vu de comme ça !
Effectivement, Atlantis n’était pas une île tropicale. Située aux alentours du 45° parallèle nord, elle possédait un climat tempéré et les coquillages que l’on y trouvait habituellement, ressemblaient bien plus à ceux que nous trouverions aujourd’hui sur les bords de la méditerranée.
Tungstene l’observa, la coquille devait bien peser dans les deux cents grammes et mesurait dans les trente centimètres. Des stries noires dessinaient sur sa surface de drôles de motifs, comme s’ils avaient été peints par la main de l’homme et provenant d’une langue étrange.
- Voilà une chose bien curieuse, pensa Tungstene. Il a dû faire un sacré bout de chemin pour se retrouver ici celui-là !
- Il est plein de sable, je vais le nettoyer ! Et tout en disant ces mots, Tungstene souffla sur le coquillage, PFFFFFF !
« POUFFFFF !!!!! »
Une chose étrange venait de se passer ! Une fumée grise, un éclair blanc… Il se sentit comme entouré de vapeur d’eau, ne sachant pas trop ce qui s’était passé. Il restait comme cela désorienté une fraction de seconde et avant même d’avoir eu le temps de faire quoi que ce soit un cri de femme retentit.
La vapeur s’était dissipée, Tungstene resta muet ! Il avait toujours les pieds dans l’eau, mais ne se trouvait plus du tout sur la plage. Il était maintenant debout dans une immense baignoire. Dans cette même baignoire qu’il n’avait pas vue depuis tant d’années et où il lui était arrivé si souvent de jouer avec sa tendre amie d’enfance !
Hallucinogene était là, à ses pieds, allongée dans l’eau de son bain, et bien sûr, c’était elle qui avait poussé ce cri de stupéfaction ! Elle n’avait pas vraiment pour habitude de voir apparaître des gens lorsqu’elle prenait son bain !
- Tungstene !!! S’exclama t — elle stupéfaite.
Ce qui eut pour effet de le tirer de sa stupeur :
- Hallucinogene ?? Mais qu’est -ce que je fais dans ta baignoire ?
Hallucinogene ne répondit pas tout de suite, elle se redressa et tira rapidement une serviette devant elle.
- C’est vrai qu’elle est vraiment très belle, pensa Tungstene dont les joues s’empourprèrent immédiatement de gêne.
- Euh … ! Ben …tu peux te retourner Tungstene s’il te plaît ! dit -elle en souriant, amusée de le voir si mal à l’aise de la situation.
Pour Hallucinogene ce n’était pas vraiment un problème, pourtant au fond d’elle, elle avait ressenti une étrange sensation de chaleur en voyant Tungstene apparaître sous ses yeux, un sentiment bien étrange un mélange de bien - être et de joie qui lui contractait le ventre. Puis bien vite elle pensa que cela devait être dû à la surprise de cette apparition inattendue.
Tungstene se retourna. Hallucinogene sortit du bain. Tenant toujours sa serviette de coton couleur pêche devant sa poitrine, elle enjamba le bord de la vaste baignoire et se dirigea vers le fond de la pièce. Elle passa derrière un paravent afin d’y enfiler un peignoir, vêtement plus approprié à la discussion avec un ami.
Mais c’était sans compter sur les immenses miroirs qui jouxtaient le bain et reflétaient l’intégralité de son anatomie. Tungstene toussota, les joues encore plus rouges si l’on peut. Il se retrouvait bien malgré lui à nouveau confronté à l’impudeur de son regard. Etonné, il fit un pas en arrière mais son pied se posa sur une savonnette qui avait dû glisser là lors de son arrivée impromptue. La sanction tomba immédiatement. Il sentit son pied glissé, sa jambe partir subitement en avant, et à grand renfort de moulinets dans l’air avec les bras, il essaya de se retenir en vain et PLOUF ! Il tomba brusquement les fesses dans l’eau parfumée, éclaboussant tout en même temps.
Hallucinogene qui l’avait entendu tomber tourna la tête. Elle éclata de rire en le voyant.
De l’eau jusqu’à la taille, les cheveux dégoulinants, aplatis par l’eau, voyant la bonne humeur de sa copine Tungstene en rit de bon cœur avec elle.
- Et bien nous voilà à égalité ! Dit - elle toujours en riant puis elle passa derrière le paravent.
- Dis - moi que faisais-tu avant d’arriver ici ? Demanda Hallucinogene tandis qu’elle enfilait un peignoir assorti à la serviette.
Tungstene s’était relevé tant bien que mal, contemplant son état, il ruisselait de partout.
- Je me promenais sur la plage, répondit-il, puis, il hésita un moment et continua :
- J’ai ramassé un coquillage, j’ai soufflé dessus et hop ! Je me suis retrouvé ici. Il passa machinalement la main sur sa poche, et toucha du bout des doigts la fameuse coquille qui dépassait. Elle était lisse et froide. Il l’avait mise instinctivement là dès les premiers instants de sa survenue dans la pièce d’eau de son amie.
- Tu as dû te téléporter dans ma baignoire, mais pourquoi ici ?... Je ne sais pas ! Continua Hallucinogene.
A ces mots, Tungstene se sentit encore plus penaud, fallait-il qu’il lui avoue avoir pensé à elle toute la nuit ? Par timidité il préféra pour l’instant éviter de lui en parler.
- Mais la téléportation ça n’existe pas ! Répondit -il peu sûr de lui.
Hallucinogene réapparut frottant ses cheveux avec une serviette pour les sécher.
- Ouf ! Pensa Tungstene dont la gêne se dissipa du même coup, elle est habillée. Aussitôt le mystère de cette téléportation prit le dessus, et son estomac s’arrêta par la même occasion de jouer à l’ascenseur.
- Tiens sèche- toi et suis - moi ! Ordonna t-elle gentiment tout en lui lançant un drap de bain.
Tungstene regarda l’étoffe avec un air dubitatif, comment allait - il se sécher juste avec ça ? Il prit la douce et moelleuse pièce de coton, elle sentait bon le parfum délicat et fruité d’Hallucinogene. Il se sécha tant bien que mal et la suivit.
Hallucinogene le regarda amusée.
- Ne t’inquiète pas ce n’est pas grave si tu fais des traces.
Ils sortirent de la salle de bain, traversèrent un long couloir. Tungstene regardait machinalement autour de lui. Les souvenirs remontaient par flopées. Il se revoyait dans ce couloir, aux allures d’ancien château moyenâgeux, courant derrière Hallucinogene, jouant à cache- cache derrière les vieilles armures alignées le long de ces lourds murs de grosses pierres, se moquant des vieux tableaux accrochés de part en part, portraits de grands-tantes et oncles à l’air acariâtre. Et il la voyait là maintenant devant lui, après toutes ces années.
Ils dévalèrent rapidement un étage. Le rez-de-chaussée tranchait véritablement. Un grand escalier de marbre blanc en colimaçon donnait le ton. Tout ici était meublé dans un style antique, des colonnes romaines remplaçaient les armures et des bustes de personnages importants qui avaient appartenu à la maison trônaient sur leur socle.
Tungstene la suivit comme cela jusqu’au devant d’une grande porte en noyer brun. Hallucinogene tourna la poignée et ils entrèrent dans une grande pièce servant de bibliothèque. Des étagères chargées à craquer de livres s’étalaient le long des murs. On en trouvait sur tous les sujets, médecine, sciences et technologie, mais aussi romans d’aventure et à l’eau de rose, ce qui en disait encore long sur la personnalité d’Hallucinogene. Une femme au caractère fort et décidé mais qui n’en restait pas moins une éternelle romantique douce et tendre. Tungstene se demandait bien si elle les avait tous lus, puis, en souriant pour lui-même, il pensa qu’il avait été bien bête de se poser la question. Il se rappelait d’Hallucinogene petite, toujours un livre à la main, prenant la tête des jeux de leur trio. Elle leur racontait des histoires de pirates ou de martiens et les entraînait lui et Baliverne, leur super ami aux cheveux roux, dans des aventures extraordinaires.
-C’est vrai qu’elle a bien changé ! Pensa Tungstene une nouvelle fois, et quelle joie de la revoir !
Hallucinogene scrutait avidement les dos des livres, son doigt effleurant leur tranche rapidement, puis elle s’arrêta et prit un gros volume. D’un geste rapide elle poussa une pile de documents qui s’étalèrent sur la table et le posa.
- J’ai déjà entendu parler de ce genre de phénomène ! Ça doit être là ! Dit - elle en montrant sa trouvaille.
Elle ouvrit le gros manuel où s’inscrivaient en lettres d’or « légendes des mers profondes. » Ses yeux parcoururent rapidement le sommaire.
- Tiens voilà : légende sur le pays des sirènes.
- Les sirènes ? Les femmes poissons ?
- Oui, répondit Hallucinogene tout excitée continuant à feuilleter les pages pour se rendre à celles qui l’intéressaient. Puis elle s’arrêta, un sourire de victoire aux lèvres. Elle commença à lire et en même temps résuma le contenu de l’article à Tungstene.
- Là ! Regarde ! Il est dit qu’il existerait une variété de coquillage téléportateur très profond dans l’océan au royaume des sirènes. Celui-ci permettrait de se téléporter sur le lieu de ses pensées.
- Ah oui ! Dit Tungstene intéressé, en se rapprochant un peu plus pour lire le texte. Leurs épaules se touchaient presque à présent. Elle se retourna vers Tungstene lui sourit, puis se remit à lire.
- Par contre, aucun détail supplémentaire ! Dit-elle un peu déçue.
Tungstene était abasourdi.
- Il suffirait donc que je pense à un lieu et que je souffle sur le coquillage pour m’y retrouver si je comprends bien ???
Tout en disant ces paroles, le sentiment de gêne qui l’avait envahi lors de son arrivée inopportune, le reprit de plus belle. Qu’allait penser Hallucinogene désormais sur sa présence dans la magnifique salle de bain ?
Mais celle-ci d’une perspicacité redoutable lui sourit à nouveau gentiment.
- Oui, et si tu penses à une personne, tu te retrouves apparemment à ses côtés, ajouta t-elle.
Ils se regardèrent et éclatèrent de rire, leur complicité avait eu raison de la gêne.
- Prête- le - moi, je vais l’essayer ! Lui dit-elle en tendant la main pour que Tungstene lui remette le coquillage. Tungstene s’exécuta. Elle prit la coquille l’examina attentivement la faisant tourner dans ses mains. Elle semblait n’avoir jamais rien vu de la sorte.
- Quel étrange coquillage tout de même ! Bon voyons ce qu’il peut faire. Elle inspira profondément s’apprêtant à souffler dessus.
Tungstene la regardait faire et lui dit en souriant:
- Avant d’aller où que ce soit, n’oublie pas que tu es en simple peignoir.
Toujours sensible à la plaisanterie elle lui répondit en s’esclaffant :
- Alors je vais essayer de viser d’abord ma chambre avant la place publique ! Et elle souffla sur le coquillage.
- PFFFFFFFF
« POUFFFFFF ! »
Hallucinogene venait de s’évaporer dans un léger tourbillon de fumée grise.
Tungstene avait beau s’y attendre, mais voir son amie d’enfance disparaître de cette façon le laissait pantois. Il savait en plus très bien que cela n’avait rien d’un tour de prestidigitation et qu’aucune trappe cachée, qu’aucun tour de passe-passe n’étaient venus troubler ses yeux éberlués. C’est finalement plus impressionnant à voir qu’à faire, pensa t-il.
Puis l’inquiétude s’insinua, où était-elle ? …tait-elle toujours en vie ? Ses yeux faisaient machinalement le tour de la pièce espérant la découvrir. Les questions se précipitaient dans son esprit à la vitesse de l’éclair, des perles de sueur froides coulaient de son front :
- Et si la téléportation n’avait pas fonctionné ? Si elle s’était retrouvée, éparpillée un petit peu partout ? Après tout, ce qui avait marché une fois par hasard n’allait peut - être pas fonctionner cette fois- ci !
vendredi 23 novembre 2007
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